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Théâtre
Le silence des communistes
Spectacle créé au Festival d'Avignon 2007
Textes d'après Vittorio Foa / Miriam Mafai / Alfredo Reichlin
Traduction et mise en espace Jean-Pierre Vincent
Mercredi 26 à 20h30, jeudi 27 à 19h30, vendredi 28 à 20h30, samedi 29 à 19h30 et dimanche 30 Novembre à 17h00
à la Coopérative/ Durée 1h30/ rencontre avec les comédiens le vendredi soir à l'issue de la représentation.
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Entretien avec Jean-Pierre Vincent
Le texte que vous mettez en scène, Le Silence des communistes, est constitué d’un ensemble de lettres échangées entre des militants de la gauche italienne…
Jean-Pierre Vincent : Le texte intégral est en effet composé de sept lettres : un envoi et deux réponses suivies d’un nouvel envoi avec deux réponses puis une lettre qui clôt cette correspondance qui court sur l’année 2000. À l’origine de ces échanges épistolaires, un militant de la gauche non communiste, Vittorio Foa, qui écrit à deux membres de l’ex-parti communiste italien (PCI) de la génération de l’après seconde guerre mondiale, Miriam Mafai et Alfredo Reichlin. Au centre de ses préoccupations originales il y a la disparition du PCI et le silence de nombreux militants à la suite de cette disparition. Mais très rapidement cette question est relayée par d’autres problématiques. Vittorio Foa interroge ses camarades non seulement sur leur silence d’aujourd’hui mais aussi sur celui de l’époque où le PCI était une force vive en Italie. Le grand intérêt de cet ensemble réside dans l’honnêteté et la franchise des interlocuteurs qui affrontent leur passé et leur présent. Ils ne s’attardent pas trop sur le stalinisme de la IIIe Internationale mais ils esquissent chacun pour eux une réflexion sur les possibilités de constituer une nouvelle gauche en Italie. Ce qui est très émouvant dans ce texte, c’est que ces militants ne sont pas des héros mais des êtres pensants et réfléchissants sur leurs pratiques politiques dans le monde qui les entoure, à la lueur d’un passé souvent douloureux. Ils cherchent à mieux comprendre ce qui est à la base de l’idée du communisme, c’est-à-dire la communauté. Cette recherche produit bien sûr une grande émotion sur tous ceux qui pensent que chaque individu membre d’une communauté a une responsabilité par rapport à cette communauté.
Est-ce vous qui avez traduit ce texte ?
Oui, dès que j’ai vu le spectacle de Luca Ronconi, qui a été le premier à mettre en scène ce texte, dans la version scénique qu’il en avait faite, à Turin, j’ai voulu le traduire. Après cette traduction, je me suis demandé si ce ne serait pas plus intéressant de susciter cette correspondance entre des militants français. Mais j’ai très vite compris qu’aucun communiste français (connu de moi en tout cas…) ne pouvait écrire ça. Donc j’ai entrepris de chercher à le présenter tel quel.
Pourquoi pensez-vous qu’il y a une impossibilité pour réaliser cette correspondance entre militants français ?
Parce que, très paradoxalement, le PCF existe encore en France même si certains le considèrent comme moribond. Il n’est donc pas d’actualité de réfléchir à son " silence ". Alors que le PCI, qui est officiellement mort, reste très vivant dans l’esprit des militants qui peuvent plus facilement analyser son histoire.
Les auteurs de ces lettres étant des militants âgés, entre quatre-vingts et quatre-vingt-cinq ans, comment avez-vous choisi les acteurs ?
J’ai suivi l’idée très fine de Ronconi qui avait choisi des acteurs de la quarantaine, ce qui permet de ne pas se servir de l’âge des personnages pour avoir une explication immédiate, un alibi ou des lamentations. Le refus du naturalisme est indispensable ; il est préférable de présenter ces trois militants dans la force de leur âge, quand ils étaient dans l’action politique de gauche. C’est un élément qui était tellement évident dans le travail de Ronconi que je l’ai conservé sans hésiter. Les acteurs seront donc les porteurs/passeurs des pensées de ces trois personnes.
C’est un présent et un passé de l’histoire italienne dont il est question dans ces textes. Cela ne pose-t-il pas des barrières par rapport au public français ?
Je n’ai jamais été communiste, je me suis même défini comme un marxiste anti-communiste, mais le PCI a joué un rôle esthétique, politique et émotionnel dans ma vie, en particulier en mai 68. Ce parti, qui nous apparaissait comme moins stalinien, était relié à un certain nombre de comportements politiques différents du PCF, et aussi à tout un monde artistique, des modèles comme Lucchino Visconti, Bernardo Bertolucci ou Giorgio Strehler... C’était un véritable mythe. Dès que j’ai eu terminé ma traduction, je l’ai adressée à unevingtaine d’amis très différents pour voir si, tel quel, ce texte italien pouvait intéresser des Français. Toutes les réponses ont été positives, certaines s'agrémentant de souvenirs politiques très intimes, ce qui m’a prouvé que je n’étais pas le seul à être bouleversé par ces paroles militantes venues de l’autre côté des Alpes. Mais j’ai voulu vérifier si chez l’auditeur l’émotion était aussi forte que chez le lecteur, en dirigeant une lecture, grâce à Michel Didym, à la Mousson d’Été. J’ai constaté que la réaction était encore plus forte parce qu’il y avait le corps et la voix des acteurs pour faire entendre ces paroles. C’est donc un travail très progressif que j’ai fait avec ce texte.
Avez-vous adapté le texte aux réalités politiques françaises ?
Non, mais nous avons allégé des détails historiques qui peuvent apparaître anecdotiques et qui ne feraient que compliquer la compréhension pour des spectateurs français. Il y aura donc un montage qui rendra plus clair le raisonnement de chacun des protagonistes. Tout ce qui concerne la réflexion sur le monde actuel est passionnant, en particulier sur la globalisation, sur la redistribution du Produit national brut, sans parler de ce qui concerne la réflexion sur "le culturel" au sens large du terme. En effet, ils mettent au centre de leurs préoccupations politiques actuelles l’école et la formation des jeunes qui, avec la culture, sont les seules garantes du ressourcement possible de l’idée de communauté unie pour fabriquer un avenir.
Beaucoup de questions abordent aussi la valeur du travail dans nos sociétés occidentales développées. Ne pensez- vous pas que ces militants italiens osent poser des questions qui dérangent lorsqu’elles sont posées en France ?
Peut-être que la disparition du PCI a libéré dans leur tête des possibilités de lecture de la réalité. Pendant plusieurs décennies, le travail était l’élément majeur de la socialisation des individus. Aujourd’hui, on doit se poser des questions sur la capacité des nouvelles relations sociales qui peuvent vraiment "socialiser" les personnes. Ce sont justement ces questions-là que se posent les auteurs sans d’ailleurs apporter de réponses définitives. Ils luttent à leur manière contre le catastrophisme ambiant face à l’organisation mondiale de la solitude par Internet et par la communication rapide. Ils n’y voient pas une fatalité absolue pour la communauté. Cette réflexion à tâtons est sans doute ce qui touche si fortement le public. Peut-être qu’en scrutant les différences que nous avons avec nos voisins européens, nous en apprendrons plus sur nous-mêmes.
C’est ainsi que vous expliquez les réactions émotionnelles tant chez le lecteur que chez le spectateur dont vous parlez ?
Ce texte appuie sur un endroit très particulier de la vie. Tous les spectateurs peuvent penser ce qui est dit dans ce texte, mais ils n’osent peut-être pas le formuler aussi clairement, ni se lancer dans les démarches qui en découleraient. C’est donc à l’endroit de la solitude politique dans laquelle bon nombre d’entre nous se trouve que s’adresse cette correspondance puisque nous avons tous nos rêves éveillés, solitaires, en dehors de nos activités politiques visibles. C’est d’ailleurs autour de cela que peut se construire la représentation théâtrale.
La représentation de ce type de texte pose aussi le problème de la scénographie ?
Je ne me place pas du tout dans l’esprit d’une mise en scène : toute intervention esthétisée établirait une barrière, un détournement de la forme de ce texte. Je vise une « mise en espace » : deux semaines de répétitions, pas plus, afin de ne pas céder à la tentation... Étant le premier à avoir expérimenté une mise en espace, au Festival d’Avignon en 1971, avec une pièce de Rezvani Le Camp du drap d’or pour Théâtre Ouvert, je ne me sens pas gêné par ce genre de proposition. J’adore ce type de travail pour sa légèreté, pour la simplicité du rapport au texte et aux acteurs – qui n’empêchent pas une vraie profondeur d’analyse –, pour la limpidité du rapport aux spectateurs. Avec ce texte-là, donc, une mise en espace privilégiant à la fois la présence du texte papier dans les mains des acteurs et la fonction de l’acteur comme passeur de texte sans incarnation. Il y aura bien un travail sur des personnages, puisque les trois rédacteurs des lettres sont très différents, mais sans insister. En ce qui concerne l’espace de représentation, tout n’est pas déterminé ; je voudrais garder une grande proximité entre les acteurs et les spectateurs.
Parmi les trois comédiens se trouve une comédienne italienne ?
J’ai demandé à une comédienne italienne, Mélania Giglio, qui a fait plusieurs spectacles avec Alfredo Arias et qui parle bien le français, de nous rejoindre. Cette présence de l’italianité m’a paru très évidente, d’autant que cette actrice a baigné dans l’histoire politique qui est racontée.
Ce texte peut-il être reçu comme une "leçon" politique ?
Non, non ! pas de leçon ! Si j’osais l’image, et je l’ose, je dirai que ce texte est comme un bateau qui part d’un quai qui est le passé et qui filerait doucement, inexorablement, vers le présent, vers nous, d’une façon troublante, avec une noblesse de phrasé politique que je ne trouve pas en France en cette période électorale. Ces militants pensent le monde et trouvent avec simplicité les mots pour le dire. Ils brassent les acquis culturels que nous avons en Europe depuis l’époque des Lumières, si ce n’est depuis la Renaissance, et dans ce brassage, ils s’aventurent dans notre réalité sans donner des leçons... C’est très rare.
Propos recueillis par Jean-François Perrier en février 2007
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