|
Plusieurs fois programmé au Granit avec Comme il vous plaira, un plus un, et l’apprenti, le cuistot, les odeurs et le piano. Jean-Yves Ruf, vient de nouveau à Belfort pour nous présenter un Shakespeare. Cette pièce, fait partie des inclassables de son oeuvre, mais aussi des moins connues de son répertoire. Tantôt comédie, tantôt tragédie, elle vogue sur les eaux troubles du désir. Dans une Vienne putride, le Duc Vicentio annonce qu’il part en voyage, confiant la régence à un de ses proches, Angelo. Durant son intérim, ce dernier en profite pour condamner à mort un jeune homme, Claudio, pour fornication. Isabelle, nonne novice et chaste, mais aussi soeur de Claudio, conclu un marché avec Angelo qui éprouve du désir à son égard afin de sauver la vie de son frère. Va-t-elle céder au pécher originel ? De plus, le Duc Vicentio, déguisé en moine, est resté là pour observer et tirer les ficelles de ce manège et ainsi traduire une leçon de morale envers l’hypocrisie de certains.Ce projet, Jean-Yves Ruf, le mûrit depuis des années. De plus, il a pensé à son frère, Eric Ruf, pour tenir le rôle d’Angelo après l’avoir vu jouer Hyppolite dans Phèdre, monté par Chéreau. Outre cette participation familiale, il réitère sa collaboration avec André Markowicz, qui lui a traduit le texte de Comme il vous plaira et aujourd’hui celui de mesure pour mesure. « André Marckowicz traduit en ce moment Richard III. Il dit que tout est en vers régulier et équilibrés. Dans Mesure pour Mesure, c’est l’inverse : du vers blanc, du vers rimé, de la prose ». Un des noeuds de la pièce réside sans aucun doute sur la décision d’Isabelle, prête à sacrifier son frère pour sauver son honneur de femme. Et dit à son frère de se réjouir de mourir ainsi. Il y a là pour moi une manière de vivre sa foi qui glorifie l’autre monde, la mort (tout rêve de pureté aboutit à cela) au détriment de la complexité du vivant. Comme Angelo il y a une négation de la vie, un refus de compromission avec la vie, qui est toujours trouble, dangereuse, contradictoire. Enfin, il y a le personnage principal : le duc, mi-sage, mi-pervers. Un personnage trouble, féminin, sensuel, qui s’amuse comme un petit fou. C’est lui le metteur en scène qui, déguisé en moine, fait basculer la pièce dans une farce incroyable. Il est un expérimentateur : si l’on prend un jeune homme qui se dit sourd aux tentations du monde (Angelo), que devient sa pureté quand on lui donne tous les pouvoirs ? Est-ce que sa rectitude morale résiste à l’exercice du pouvoir ? Ce sont des questions qui restent évidemment d’actualité...
Jean-Yves Ruf
|