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Théâtre

Tout seul je ne suis pas assez nombreux
Contemporary Poussiv'Dance Group
Odile Darbelley / Michel Jacquelin
Traduction et mise en espace Jean-Pierre Vincent
Jeudi 4 Décembre à 20h30
Durée 1h15
au Granit

 
revue de presse biographie distribution réservation
 
REVUE DE PRESSE

Odile Darbelley et Michel Jacquelin font du théâtre comme on joue avec des farces et attrappes. Dans leur nouvelle mystification, Tout seul je ne suis pas assez nombreux, ils reconstituent les principes de la "Poussiv'Dance" élaborée par un certain Marce Runningag...

"Ce ne sont pas les questions les plus intelligentes qui donnent les réponses les plus intéressantes, mais à force de poser des questions il faut s'attendre à des réponses" aiment à dire Odile Darbelley et Michel Jacquelin. Joueurs de mots impénitents, théoriciens facétieux et fantaisistes, trafiqueurs de sens passés maîtres dans l'art du détournement, ces deux espiègles-là prennent un malin plaisirs à glisser dans la réalité les grains de sable de leur imaginaire comme autant de point d'intérogation épinglés sur les prétendues évidences. Performances théâtrales truffées de calembours, conférences pseudo-scientifiques émaillées de syllogismes, dispositifs scéniques atypiques, installations foutraques déclinent leurs talents de mystificateurs en un geste qui tient à la fois de Dada, de la pataphysique, de Kurt Schwitters et bien sûr de Duchamp. "On s'empare de tout ce qu'on croise pour se bricoler un univers propre en dehors du système établi" avouent les incorrigilbes flibustiers.

Emmêlant joyeusement le vrai et le faux, ils détricotent l'histoire de l'art contemporain pour broder leur version iconoclaste. C'est ainsi qu'est apparu Duchamp Duchamp, charcutier émérite de Blainville-sur-Orne, moins connu que son frère Marcel, mais néanmoins inventeur des fameux "pieds de cochon à talons aiguilles" et surtout du "Living ready made". Ou le professeur Swedenborg, grand expérimentateur de théories, savant en astronomie comme en photographie, qui parcourait l'Europe avec sa chambre folding (pliante) et que l'on connait grâce à Duchamp Duchamp, son légataire. Ou encore A.Pophtegme, artiste post-restant fondateur du premier Mouvement artistique perpétuel, parti sur les traces des Åsa, esquimaux chasseurs de météores vivant dans les îles Boréades et découverts par... le professeur Swedenborg. À travers la biographie cocasse de ces personnages, dont le sérieux se pique d'une loufoquerie madrée, émerge une réflexion entre l'art et la science, sur le cheminement de la pensée esthétique, sur la relation au public. Au discours asséché et à l'exégèse alambiquée qui nimbent souvent la création contemporaine, Odile Darbelley et Michel Jacquelin répondent par l'humour pince-sans-rire et la poésie de l'insolite : par un "art conceptuel sensible" selon leur définition. Car le plaisir esthétique surgit toujours chez eux de l'expérience sensible du spectateur, sollicité comme partenaire de leurs jeux de pistes parsemés d'indices et de chausse-trappes.

Avec Tout seul je ne suis pas assez nombreux, ils nous convient à une curieuse scéance de travail dirigées par Jules et Jill, qui éssaient de retrouver les principes de la "Poussiv'Dance" élaborée par Marce Runningag, chorégraphe américain injustement tombé dans l'oubli malgré la publication d'un traité au titre tapageur : "Pour en finir avec la danse contemporaine". Photos, interviews, diagrammes, écrits... ont été soigneusement collectés pour nourrir cette tentative de reconstitution. On aura compris les allusions à Merce Cunningham et John Cage, à leur système d'écriture aléatoire...

Prétexte à s'intérroger sur la danse, sur ce qui la fonde ontologiquement et artistiquement, ce spectacle ajoute un nouveau chapitre aux épisodes précedents. D'oeuvre en oeuvre en effet, Odile Darbelley et Michel Jacquelin façonnent de vrais faux personnages qui jalonnent leur univers et lui donnent une redoutable cohérence. L'"illusion" déborde le temps de la représentation et s'ancre dans la "réalité" : découvertes inédites, archives fabriquées, biographies inventées, filiations imaginaires d'une pointilleuse précision assoient la crédibilité de la supercherie. L'enchâssement du réel et de la fiction brouille les repères et bouscule les certitudes, obligeant à un réexamen critique de ce qu'on accepte comme dogme, tandis que les contrepétries, homonymes, impostures et autres collages de citations multiplient les niveaux d'interprétation et les connexions de sens possibles. "L'humour n'est pas un état d'esprit, mais une vision du monde": cette phrase (attribuée à Ludwig Wittgenstein ou Woody Allen, c'est selon) leur sied décidément bien.

Gwénola David
Mouvement
Janvier / Février 2003