Revue de presse
(…) Avec « On n'est pas seul dans sa peau… », Julie Bérès et la compagnie Les Cambrioleurs évoquent la longue déliquescence du cerveau et des membres saisis par la vieillesse. C'est une étape de travail que la metteure en scène propose de découvrir ce week-end : le spectacle ne sera définitivement créé que dans quelques mois, à Chalon-sur-Saône. Mais déjà les éléments essentiels de cette errance solitaire semblent présents sur le plateau. Arthrose. Une cabane s'extirpe de l'obscurité à mesure que ses occupants prennent la parole ou sortent des placards. Deux corps, bouffis par le poids et déformés par l'arthrose, vaquent sur un plancher incliné. Une troisième silhouette, tout aussi rongée et maladive, sort de terre : c'est une marionnette aux cheveux blancs filandreux et au dos voûté. Elle se traîne sous un auvent, qu'une pluie de patates vient marteler. A côté, une image ondoyante rappelle la surface d'un lac où chaque figure qui oserait s'y refléter en sortirait irrémédiablement tordue. Comme dans « E Muet » et « Poudre ! », ses deux précédentes créations montées à Chaillot (la jeune dramaturge y questionnait l'expérience du coma et les réminiscences de l'enfance), Julie Bérès élabore une composition picturale où le jeu d'acteur, l'usage modéré de la vidéo et les lumières s'imbriquent avec finesse. Les corps perclus de rhumatismes et les voix fragiles qui ne s'adressent plus qu'à elles-mêmes sont les marques visibles d'une humanité en fin de parcours. Ainsi mises en scène, la vieillesse et la perte de mémoire qui en résulte apparaissent aussi cruelles qu'irrémédiables."
Par Bruno Masi
article paru suite à la présentation d’une étape de travail dans le cadre du festival 100 Dessus-Dessous
Libération 15 octobre 2005*,
« On n'est pas seul dans sa peau… », le dernier spectacle de Julie Bérès que j'ai vu à la Comédie de Reims, (le dernier spectacle, parce qu'il y en au d'autres avant : « Poudre ! », « Ou le lapin me tuera… », « e muet ». Cette création nous parle entre autre de la vieillesse, de la perte de la mémoire et de la solitude. Vous parlez d'un sujet de spectacle !
Julie Bérès explique avoir rencontré des sociologues et gériatres pour préparer ce spectacle et avoir pris le temps, avec une scénariste, Elsa Dourdet, d'une « période d'immersion d'un mois réalisé en maison de retraite ». « J'avais besoin d'être confrontée au réel », ajoute t-elle ; « c'est seulement ensuite que nous avons pu imaginer un scénario". Pour autant, On n'est pas seul dans sa peau n'est en rien du « théâtre documentaire », et c'est précisément ce qui en fait tout son charme : comment cette confrontation au réel est-elle devenue une forme poétique, autrement dire une errance intérieure dans laquelle nous entraînent ce collectif artistique et ces comédiens tous admirables ? C'est une vraie écriture de scène, serrée sur un propos et à la fois polyphonique, où la narration s'éclate sans jamais se perdre, tissée de voix, d'images et de sons qui résonnent formidablement les uns avec les autres /…/ Dans son nouveau spectacle, Julie Bérès met en scène, avec un tact affûté et une poésie toute en jeux de plans, les vertiges du vieillissement. Eminemment poétique et justement politique. C'est une vraie écriture de scène, serrée sur un propos et à la fois polyphonique, où la narration s'éclate sans jamais se perdre, tissée de voix, d'images et de sons qui résonnent formidablement les uns avec les autres. Plan sur plan, les différents âges de la vie s'engendrent et se répondent, bonheurs et déboires entrelacés. Mais aussi de la jouissance dont il reste quelque chose sous la peau flétrie. Et tout ceci est amené par des jeux d'images fugaces -des réminiscences-, et par un formidable travail de voix, tantôt nues, tantôt sonorisées, assourdies, éloignées, ou parfois presque hurlantes /.../. Tout le spectacle est conçu comme un miroir qui, en reflétant tout ce dont il a pu être le témoin, renverserait et étalerait les perspectives, les organisant à sa guise /.../ On l'a compris, « On n'est pas seul dans sa peau… » est un spectacle politique, qui touche juste.
Jean-Marc Adolphe
Mouvement décembre 2006